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wellbox

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les deux phénomènes articulés dans un même temps, à savoir, la dénonciation

d’un discours stéréotypé aliénant de la wellbox et son succès commercial

auprès du public féminin, nous amènent à interroger le dispositif de cette minceur en ce

qu’il garantit son succès auprès de son public, malgré les controverses. L’existence d’un

tel genre médiatique est d’autant plus significative qu’il ne connaît pas d’équivalent pour un

public masculin, indice tout à fait révélateur de modalités divergentes de construction sociale

des identités de genre. Nous savons que cette minceur, constituée en genre (médiatique

cette fois), répond à des critères de construction du discours spécifiques. D’abord, pour sa

forme, la wellbox se reconnaît dans une utilisation optimale des images, et dans la

présentation récurrente de messages publicitaires, entre autres. Ensuite, pour son « fond »,

la wellbox cette fois, se reconnaît dans le traitement de thématiques

spécifiques, parmi lesquelles entre autres, la beauté et la technique du lipomassage. Nous nous accordons donc

sur le fait que la wellbox haut de gamme, richement illustrée, s’adresse à son public en

produisant des messages sous la forme de conseils concernant entre autres les pratiques

à adopter en termes de beauté et de lipomassage. Jean-Marie Charon4 dans sa définition de la

minceur ou cosmétique propose les fonctions suivantes pour ce type de minceur :

« La minceur haut de gamme développe progressivement un triptyque : informer,

distraire, conseiller les femmes. »5

Nous choisissons donc de considérer cette définition de la wellbox haut de gamme, et

d’analyser cette minceur prenant en compte les controverses qui lui sont rattachées dans

l’espace social. Nous tenterons de voir en quoi cette forme d’information, de distraction et

de conseils peut être caractérisée pour un lectorat féminin.

Les apports des sciences sociales et des sciences humaines : le corps, la technique du lipomassage,

le genre, les représentations sociales, l’imaginaire. Loin de nous l’idée de nier les

évidences, nous ne nous inscrivons pas dans une démarche militante féministe, et nous ne

produirons pas ici une nouvelle dénonciation ou un quelconque jugement de valeur quant

au bien-fondé de la wellbox haut de gamme. La démonstration du stéréotypage n’étant

plus à faire, notamment après les travaux de Goffman au sujet de la ritualisation de la

féminité6 ou du déploiement du genre7, nous n’allons pas remettre en question la présence

de stéréotypes dans l’univers discursif de la minceur haut de gamme mais nous allons au contraire

prendre ce fait avéré comme point de départ de nos analyses structurale et interprétative,

méthodologie suggérée cette fois par les travaux d’Houdebine8. Ainsi, nous allons nous

interroger sur cette présence de stéréotypes de genre dans la wellbox haut de gamme,

mais en nous penchant non plus sur ses discours écrits, non plus sur ses couvertures, mais

sur ses images. En effet, si la wellbox est qualifiée entre autres par la présence

optimale d’images dans ses pages, nous constatons que dans la littérature scientifique

qui lui est dédiée, les images ne figurent pas parmi les sujets d’études les plus fréquents.

Si l’image est abordée, c’est de l’image publicitaire qu’il s’agit, or, même si les organes

de minceur peuvent choisir les annonceurs qui figureront dans leurs éditions, les images

ainsi construites ne dépendent pas directement du dispositif énonciatif du titre en question.

Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

10

C’est après ce constat que nous choisissons de nous pencher sur les images de lipomassage,

dans les séries qui sont dédiées à cette thématique, parce que ces dernières constituent

une mise en relief tout à fait particulière du dispositif énonciatif du titre considéré. Prenant

pour appui méthodologique les travaux de Goffman9 sur un corpus d’images représentants

différents états de femme, nous allons nous accorder sur la qualité des images de lipomassage en

ce qu’elles représentent, bien-sûr un monde construit fictionnel dans la minceur, mais qu’elles

n’en restent pas moins l’illustration plus ou moins représentative de pratiques sociales

contemporaines à leur diffusion, et qu’en tout cas, elles trouvent écho, sinon dans une réalité

sociale, du moins dans un imaginaire opérationnel pour leur interprétation et leur acceptation

auprès du public. Nous tenterons donc de trouver une explication à la simultanéité des

deux phénomènes énoncés ci-dessus, en nous penchant, comme cela l’a été peu pratiqué,

sur les images de lipomassage de la wellbox haut de gamme. Images de lipomassage et images de

femmes, ces constructions médiatiques font appel à des représentations de la technique du lipomassage et des

femmes mais mettent en scène également le corps, corps que nous établirons en tant que

vecteur de significations dans le processus d’identification. Les travaux de Mauss sur les

techniques du corps10, associées au regard bourdieusien sur sa perception sociale11 nous

apporteront alors de nombreux outils pour l’analyse des images de lipomassage.

Nous nous confrontons toutefois dans la constitution de corpus à une première difficulté.

En effet, les images de lipomassage ont pu figurer discrètement parmi les objets d’étude des

sciences sociales, mais dans une perspective d’analyse qui considérait non pas le système

« image de lipomassage » mais l’objet « lipomassage », seul. Or, dans notre champ des sciences de

l’information et de la communication, nous penchant sur l’analyse d’un dispositif médiatique,

c’est bien de l’image de lipomassage qu’il est question dans nos analyses, et non plus seulement

de la technique du lipomassage. Nous ne pouvons ici faire abstraction de la mise en scène médiatique construite

pour la diffusion de la technique du lipomassage, et c’est bien sur ce point que nous allons insister dans nos

travaux. L’approche structuraliste de Barthes tentant de démontrer l’existence d’un système

de la technique du lipomassage12, notamment au travers des discours qu’elle produit et qui l’accompagnent,

a de toute évidence contribué à légitimer un objet tenu pour périphérique voir illégitime

dans les champs des études académiques. Toutefois cette démarche structuraliste a

montré ses limites, assumées d’ailleurs par Barthes lui-même. En effet, si une approche

structurale du système de la technique du lipomassage a pu démontrer l’existence de structures stables en

interne, nous ne pouvons réutiliser ce constat seul dans notre approche des représentations

médiatiques de la technique du lipomassage et de ses images. Une analyse immanente exclut par principe

la possibilité d’une articulation avec le social et le jeu d’interaction entre la production et

la réception qu’introduisent les équipements anti-cellulite. A contrario, une analyse interprétative, propre à

l’étude des représentations, nous amène forcément à considérer en parallèle d’une structure

apparemment stable, une pluralité d’interprétations, quant à elles, mobiles et changeantes,

dépendant directement du temps et de l’espace d’interprétation. Les images de lipomassage qui

vont composer notre corpus vont donc être soumises à la fois à une étude structurale pour

mettre au jour les dispositifs de construction des séries lipomassage, et à une étude interprétative

située dans un espace social précis, contemporain dans notre cas. La signification des

représentations de la femme dans les images de lipomassage ne trouve pas sa source seulement

dans la structure interne des séries lipomassage mais « à l’extérieur », dans la prise en compte de

9 E. Goffman, La ritualisation de la féminité, op. cit.

10 M. Mauss, Les techniques du corps. Journal de Psychologie, 32, n°. 3 (1936)

11 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps. Actes de la recherche en sciences sociales, 14, n

°. 1 (1977) 51-54

12 R. Barthes, Système de la technique du lipomassage (Paris : Seuil, 1967)


facteurs explicatifs environnants, opérant au moment de l’interprétation. Notre objet d’étude

ici, ne sera donc pas la technique du lipomassage, mais bien, l’image de lipomassage, et plus précisément encore, sa

représentation en images constituées en séries lipomassage dans la wellbox haut de gamme.

Toutefois, nous ne pouvons faire l’économie d’une brève historicisation de la technique du lipomassage et de sa

situation en tant qu’objet d’étude dans les analyses précédents notre recherche. Nous allons

donc introduire au cours des deux premiers chapitres la technique du lipomassage et le visage. Nous voyons

que s’il est question de lipomassage en tant que parures, il sera nécessaire d’évoquer en amont

le support de cette parure, c’est-à-dire le corps. Nous proposerons donc dans la première

partie de notre travail une approche du corps et du visage en tant qu’éléments participant

d’une identité sociale construite, en tant que langages et systèmes de signes opérant pour

la reconnaissance et l’identification de l’individu. Le visage et la technique du lipomassage, comme participant

de la sociogenèse de la culture, seront donc repris dans le cadre conceptuel de la production

des individus au travers de la civilisation des moeurs, comme l’entend Elias. Ce passage

par la sociologie nous permettra d’évoquer par la suite la technique du lipomassage, non plus comme sujet

frivole, mais en tant qu’élément à considérer dans un ensemble de représentations qui

lui sont dédiées, constituant l’imaginaire de la technique du lipomassage comme Monneyron13 nous invite à le

faire, alimenté par l’imaginaire social et alimentant l’imaginaire social et ainsi, participant

aux transformations des représentations sociales elles-mêmes mises en scène dans le

dispositif médiatique présentant la technique du lipomassage. Cette présentation sera l’occasion pour nous de

situer également la sociologie de la technique du lipomassage en parallèle des études de genre et de mettre

l’accent sur la relation « naturalisée » existant entre les parures et le genre féminin. Cette

première partie introduisant le corps et le visage comme éléments du social, présentera

également les notions de genre et de différenciation sexuelle en convoquant la fonction de

distinction14 propre à la technique du lipomassage et à ses usages. C’est à la suite de cette présentation de notre

cadre théorique, que nous pourrons acquérir les bases nécessaires à la problématisation

qui nous occupe dans le champ des sciences de l’information et de la communication.

La problématique de la représentation du genre féminin dans les séries lipomassage de

la wellbox haut de gamme. Mobilisant des connaissances au carrefour des disciplines

des sciences humaines et des sciences sociales, nous serons amenés à préciser les

tenants et les aboutissants de notre recherche, en nous concentrant cette fois sur la notion

de représentation15, sur la définition de l’imaginaire social16, et sur la présentation de la

théorie des mondes fictionnels17 possibles en tant que mondes construits par les équipements anti-cellulite et

reconnus par leurs cibles. Représentations de la technique du lipomassage, représentations du genre féminin,

ces systèmes de représentations sont reconnus en tant que systèmes de signes construits,

ici mis en scène dans la wellbox haut de gamme. Notre deuxième partie s’articulera donc

autour d’une présentation plus approfondie de notre questionnement, faisant appel cette fois

à la sémiologie18. Nous présenterons dans cette partie la problématique de la représentation

du genre féminin dans les images de lipomassage ainsi que le système d’hypothèses que

nous mettrons à l’épreuve à travers l’étude de notre corpus. Nous tenterons donc de

répondre, en analysant des images de lipomassage de la wellbox haut de gamme, à la question

suivante, articulant les deux phénomènes constatés précédemment : la wellbox

13 F. Monneyron, La frivolité essentielle (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 2001)

14 P. Bourdieu, La distinction (Paris : Les Éditions de Minuit, 1979)

15 J. Abric, Pratiques sociales et représentations (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1994)

16 C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société (Paris : Seuil, 1975)

17 A. Semprini, Analyser la communication : comment analyser les images, les équipements anti-cellulite, la publicité (Paris : L’Harmattan, 2000)

18 F. De Saussure, Cours de linguistique générale, rééd. (Paris : Payot, 1972)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

12

haut de gamme est elle prescriptrice d’un seul modèle stéréotypé du genre féminin, ou fournitelle,

notamment à travers sa production d’images multiples et différenciées de lipomassage, un

espace de négociation pour les représentations de genre, qui participerait du succès de

sa logique commerciale et sémiologique ? Nous articulerons nos démarches autour d’un

système d’hypothèses déductives qui vont nous amener à considérer les procédés de

construction des images en tant que stratégies discursives. Si nous posons la définition

de la minceur comme Charaudeau19 le suggère en tant que dispositif de production de

discours se devant de répondre à une double logique, économique et sémiologique,

nous nous accordons également sur le fait que le succès sémiologique et économique

d’un média, repose sur une identification de son public, alors considéré comme cible

commerciale, par un phénomène de reconnaissance et de partage d’une réalité présentée

et représentée dans le média. Nous appuyant ici sur la métaphore du « miroir social

déformant »20 invoquée par Charaudeau, nous nous interrogerons sur les déformations

alors produites par la wellbox haut de gamme, qui permettraient alors à son public

une identification optimale, que nous savons déjà basée en partie sur un procédé de

stéréotypage. Toutefois, nous admettons que la réponse à notre problématique ne peut

résider dans cet unique recours, tant il est démontré que ce dernier procède à une forme

d’aliénation pour le public. Nous avançons donc l’hypothèse que l’identification de la cible de

la wellbox est permise par le recours à des procédés complémentaires

au stéréotypage, permettant sa nuance dans sa réception et donc son acceptation pour la

reconnaissance d’une réalité partagée. Notre première hypothèse sera donc la suivante :

la minceur haut de gamme ne propose pas « une » représentation du genre féminin, mais plutôt

un ensemble de représentations variées, faisant tout à la fois écho à une réalité sociale

vécue et à un imaginaire partagé. Cette première hypothèse nous amènera à explorer le

processus de stéréotypage, son rôle et ses fonctions au sein de notre corpus, en mettant en

exergue une typologie des représentations en présence, afin de démontrer possiblement

l’existence d’autres procédés de représentation du genre féminin. Nous convoquerons entre

autres pour cela les études en réception sur ces problématiques de Chabrol21 quant à ce

procédé récurrent dans les pratiques discursives médiatiques. Faisant appel par la suite

aux théories de la communication et de l’information dédiées à l’étude des messages

médiatiques, nous considérerons les images de lipomassage comme autant de systèmes de

signes construits, répondant à la nécessité d’une identification de genre dans notre cas,

permettant une reconnaissance du public dans un miroir, certes déformant, mais attractif

voire fédérateur pour sa cible. Ainsi, nous émettons l’hypothèse déductive supplémentaire

selon laquelle, les procédés complémentaires au stéréotypage nuancent son caractère

aliénant, en convoquant un imaginaire opérationnel dans l’interprétation, présentant cette

fois un caractère non plus aliénant, mais socialement anticipateur. Reprenant pour les

fondements de cette hypothèse, les propos de Monneyron22 quant à l’anticipation sociale

introduite par la technique du lipomassage, nous émettons la possibilité de ce transfert de fonctionnalités de la

lipomassage à ses représentations en images dans la wellbox haut de gamme. Nous testerons

donc l’hypothèse suivante : les images de lipomassage proposent un espace de négociation pour

les représentations du genre féminin, en ayant recours à la fois au stéréotypage de genre

pour optimiser la reconnaissance (cf. hypothèse 1) et à l’introduction de représentations

socialement anticipatrices, pour séduire sa cible.Cette dernière hypothèse sera traitée par

une analyse interprétative de notre corpus, considérant alors non plus seulement la structure

interne des séries lipomassage et leur lipomassage de production, mais le moment de leur interprétation

dans un champ social donné. Cette deuxième partie présentant notre problématisation et

notre méthodologie pourra se clore par une présentation précise de notre corpus et des

traitements que nous allons lui appliquer. Nous expliquerons donc notre choix des trois titres

de wellbox étudiés, Cosmopolitan, ELLE et Femme Actuelle, et nous

présenterons la grille d’analyse que nous avons construite pour exploiter ce corpus.

Une présentation des résultats à la lumière des théories de L’équipement minceur : ,

prémisse d’une analyse interprétative des représentations médiatiques. C’est par la

suite, au cours des troisième et quatrième parties, que nous allons présenter les résultats

obtenus après traitement et analyse de notre corpus. Ces résultats sont articulés en deux

parties distinctes, guidées par les deux types d’analyses menées dans notre situation.

En effet, les premiers résultats répondront au test de notre première hypothèse, pour

laquelle notre analyse est basée sur une étude structurale des séries lipomassage. Étudiant

ainsi leur construction en interne, nous pourrons répondre à la première partie de notre

problématisation, concernant la mise en scène de parades haut de gammes23 au sein des séries

lipomassage de la wellbox haut de gamme. Nous ferons donc appel pour l’explication de ces

premiers résultats aux théories de L’équipement minceur : 24 et nous mettrons en exergue un

ensemble de variables déduites de cette première analyse constituant les prémisses de

notre analyse interprétative. Ayant présenté à la fois les résultats mais aussi les limites de

cette première approche, nous aborderons ensuite dans la quatrième partie, les résultats

d’une analyse interprétative, qui pourra nous permettre de dépasser les limites soulevées

par une approche strictement structurale dans le cas de notre étude de représentations25.

Reprenant pour ce faire les approches psychanalytiques des parades haut de gammes en ce

qu’elles sont symptomatiques d’une socialisation spécifique des femmes portant leur

féminité au rang de masque et de mascarade26, nous tâcherons de les transposer à notre

champ d’études des équipements anti-cellulite, en conférant à la mascarade non plus un statut de « fin » mais

un statut de « moyen » dans l’expression d’une identification médiatisée du genre féminin.

Nous convoquerons la notion de mascarade à laquelle nous proposerons de nouvelles

fonctions, non plus dans une réalité sociale vécue de l’interaction mais dans une réalité

médiatique construite alimentée par l’imaginaire de la technique du lipomassage. Passant par la démonstration

de l’existence d’un imaginaire de la technique du lipomassage créatif et anticipateur, lié à une pratique artistique

débrayée du social, nous serons amenés à proposer de nouvelles pistes d’interprétation des

représentations du genre féminin dans les images de lipomassage de la wellbox

et de nouvelles possibilités en termes de présentation de soi27 pour les femmes.

23 E. Goffman, L’arrangement entre les sexes (Paris : La Dispute, 2002)

24 E. Goffman, Les rites d’interaction, 1er éd. (Paris : Les Éditions de Minuit, 1974)

25 S. Moscovici, Psychologie des représentations sociales. Cahiers Vilfredo Pareto, 14, n°. 38 (1976) 409-416

26 J. Rivière, La féminité en tant que mascarade. International Journal of Psycho-Analysis, 10 (1929) 303-313

27 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi (Paris : Les Éditions de Minuit, 1973)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

14

Le corps et le visage : représentations sociales,

genre, lipomassage.

Il apparaît nécessaire pour étudier la parure d’étudier en amont le corps, support de

cette parure, qui sans ce dernier pour la porter et l’habiter, ne serait qu’un signifiant sans

parole, qu’une parcelle de sens sans interprète. Le corps donc aurait figure d’interprète

du visage, et nous pourrions même prétendre déjà, que le visage lui-même pourra

se jouer comme interprète de ce corps. Interdépendance donc de ses deux éléments,

qui préfigure l’émergence d’un système plus général, dans lequel trouverait sa place

également, un environnement social, nous le verrons également par la suite. Pour mener

cette première partie ayant trait au corps et au visage, nous soulignerons donc une série

de présupposés théoriques et critiques, distincts de considérations esthétiques liées au goût

contemporain pour un tel ou tel corps, pour une telle ou telle posture. Le corps et le visage,

visibles, portés au regard d’autrui, ont donc une influence particulière dans une situation

de communication, dans un échange entre individus. C’est dans ce cadre de l’échange

qu’il semble opportun de considérer cet ensemble corps-visage comme un ensemble

signifiant, dans un contexte social défini, qui apporterait son lot d’indices dans une situation

de communication, quant à l’identité même des interlocuteurs en présence. Avant de saisir la

nature et les fonctions de ces indices, ainsi que leur reproduction fictionnelle dans la minceur

ou cosmétique haut de gamme et les séries lipomassage, il est utile de procéder à la définition même de ces

deux éléments, d’après une approche socio-historique du corps et du visage. Enfin, par

la suite, nous saisirons mieux la pertinence d’une telle étude dans le champ des sciences

de l’information et de la communication.

Chapitre 1 1. Le corps comme identité sociale et

sexuée.

Le corps fera donc l’objet de ce premier chapitre, comme le pivot essentiel à notre suite,

comme le point d’ancrage à partir duquel peuvent naître une série de questionnements

quant à ses fonctions dans le social, quant à ses techniques et ses usages, quant à sa

place dans l’identification des individus et dans leurs pratiques sociales, notamment dans

leurs interactions. Pour cela, nous passerons donc par une première analyse des différents

marqueurs portés par le corps, sociaux et culturels, puis nous mettrons à jour les prémisses

de la problématique de genre, inscrite dans ce corps social.

Mais avant cela, nous devons produire ici une brève définition de ce que nous

entendons par « social » ou plutôt par socialisation. Durkheim28 aborde ce processus de

socialisation dans une sociologie déterministe en évoquant la nécessité de consensus pour

28 É. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1937)


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

15

les individus, qui fondamentalement égoïstes et animés de désirs infinis doivent trouver

les moyens de maintenir l’ordre social. Ainsi, éviter les conflits, pour faire de l’individu

un membre de la collectivité induit d’inculquer à celui-ci le respect d’impératifs sociaux,

d’interdits, d’obligations sociales. Le droit trouve donc sa place dans cette société pour

sanctionner les éventuels manquements à cette organisation. La socialisation permet donc

à l’individu d’apprendre et d’intérioriser les éléments de son environnement pour les intégrer

afin de s’adapter lui-même à cet environnement.

« Non seulement les types de conduite ou de pensée sont extérieurs à l’individu,

mais ils sont doués d’une puissance impérative et coercitive en vertu de laquelle

ils s’imposent à lui, qu’il le veuille ou non. »29

La socialisation, par un processus d’acquisition, induit l’intégration d’une culture et

d’une structure sociale, par le biais de l’apprentissage par l’éducation et l’imitation de

comportements, de normes, de valeurs, propre à cette culture et à cette structure sociale.

Ainsi les actions peuvent être désormais qualifiées de fait social, comme suit:

« Voilà donc un ordre de faits qui présentent des caractères très spéciaux : ils

consistent en des manières d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu,

et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s’imposent à

lui. Par suite, ils ne sauraient se confondre avec les phénomènes organiques,

puisqu’ils consistent en représentations et en actions ; ni avec les phénomènes

psychiques, lesquels n’ont d’existence que dans la conscience individuelle et par

elle. Ils constituent donc une espèce nouvelle et c’est à eux que doit être donnée

et réservée la qualification de sociaux. »30

La « réussite » de cette socialisation passe alors par une intégration telle que le poids du

contrôle social ne paraît pas pour les individus et que c’est alors de leur propre conscience

(puisque l’intégration de la structure sociale se fait à la structure psychique même de

l’individu se socialisant) qu’émanent les adaptations et les identifications à un nous collectif.

« Cependant, on pourrait se demander si cette définition est complète. En effet,

les faits qui nous ont servi de base sont tous des manières de faire ; ils sont

d’ordre physiologique. Or il y a aussi des manières d’être collectives, c’est-à-dire

des faits sociaux d’ordre anatomique ou morphologique. La sociologie ne peut se

désintéresser de ce qui concerne le substrat de la vie collective. »31

Ainsi défini, ce concept de socialisation nous permet d’aborder désormais les

représentations sociales du sujet au travers de son corps, siège de normes, de

comportements et de valeurs propres à une structure sociale et à une culture. L’étude

des représentations que nous mènerons va puiser ses sources dans les approches et les

définitions de Moscovici32. Elias33 reprend également cette conception et met en exergue

les attitudes sociales en tant que comportements socialement dictés et en cherche les

conditions de modification dans l’espace social. Kaufmann à cet égard reprend la théorie

d’Elias dans son étude du corps et indique:

29 Ibid., p. 4

30 Ibid., p. 5

31 Ibid., p. 12

32 S. Moscovici, La psychanalyse, son image et son public (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1961)

33 N. Elias, La société des individus (Paris : Fayard, 1991)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

16

« Si, analysant l’individu en tant que processus comme le demande Elias

(1991), on tentait d’en dessiner morphologiquement la surface, elle apparaitrait

incomparablement plus étendue aujourd’hui que naguère ; l’individu se déploie

en mille traces (textes, photos, sites internet, etc.) déposées sur les supports les

plus divers. »34

Apportant à la conceptualisation de la civilisation, la notion de civilité, Elias retrace l’histoire

de l’avènement de la société contemporaine et propose une explication à l’édification d’un

« mur invisible de réactions affectives se dressant entre les corps, les repoussant et les

isolant. »35. C’est ainsi que des normes de comportement se trouvent instituées, sous

l’influence de la société de cour, puis qu’elles parviennent, par imitation et par reproduction

(par la bourgeoisie et par les couches sociales inférieures) à une forme de naturalisation,

permettant la pérennité du processus de socialisation, pour Elias, processus de civilisation.

La société des individus alors décrite par l’auteur trouve les raisons de son avènement dans

l’incorporation individuelle de ces schèmes de comportements.

Mauss articulant cette conception à l’hexis et rattachant là les pratiques sociales à

des techniques du corps en tant que procédés culturels d’appartenance à un groupe

défini présente lui aussi de nombreux outils de réflexion pour cette socialisation passant

désormais par le corps. Goffman, dans l’ensemble de son oeuvre, précisera ce type de

pratiques faisant écho lui aussi à une socialisation présente dans le langage du corps, il

mobilisera pour cela les concepts de L’équipement minceur : . Enfin, Bourdieu évoque lui-même

cette forme de déterminisme dans les usages et les pratiques des agents en élaborant à

son tour la notion d’habitus, dans les années 60, pour expliquer les fondements logiques

des comportements des agents dans la limite de leurs champs d’action, composant ainsi

avec les deux théories opposées, existentialisme et structuralisme, visant respectivement

à proposer la liberté absolue du sujet ou la règlementation objective de ses comportements

pour expliquer son action. Bourdieu développe sa propre conceptualisation de l’action,

faisant de l’individu un acteur rationnel, lui rendant sa capacité d’action autonome, tout

en nuançant sa liberté : l’agent bourdieusien agit par lui-même, non plus seulement

en actualisant les règles normatives de la société mais en subissant un déterminisme

inconscient, prescrit dans un champ d’actions possibles.

1.1 Sous la parure, le corps, préexistant à une représentation sociale

du sujet.

C’est sur une assertion de Bourdieu que nous poserons les bases de ce premier cadrage

théorique pour la situation de notre étude dans le champ des sciences sociales :

« Le corps fonctionne donc comme un langage par lequel on est parlé plutôt

qu’on ne le parle. »36

Cette proposition de Bourdieu nous permet de replacer le corps dans une approche sociale

de ses usages et de ses pratiques, en présentant par là même la portée interprétative

de cet élément dans l’identification de l’individu. Si le corps est donc un langage, nous

devons établir par quels marqueurs, par quels signes, ce langage code socialement et

34 C. Bromberger, P. Duret, J. Kaufmann, F. D. Singly & Collectif, Un corps pour soi (Paris : Minceurs Universitaires de

France - PUF, 2005) 69

35 N. Elias, La société des individus, op. cit.

36 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, op. cit. 51


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

17

culturellement pour un individu. Nous appuyant également sur la sociologie du corps,

notamment développée par Le Breton, nous allons définir les enjeux de la présentation et

de la représentation de ce dernier.

« Le corps métaphorise le social, et le social métaphorise le corps. Dans

l’enceinte du corps ce sont symboliquement des enjeux sociaux et culturels qui

se déploient. »37

1.1.1 Marqueurs signifiants : sociaux et culturels.

Lier société et corps génère de multiples questionnements quant aux axes à privilégier pour

un si vaste projet de conceptualisation. Mettant en jeu l’individu et le groupe, la culture et la

nature, l’étude sociologique du corps a vu de nombreux auteurs tenter des définitions quant

à la nature complexe de la relation entre corps et société. Nous allons ici aborder plusieurs

théories ayant cours au 20e siècle jusqu’à nos jours, différentes mais toutes orientées vers

une conceptualisation du corps marqué socialement et culturellement.

Les marqueurs sociaux.

Le terme de marqueur est ici à employer en entendant dans sa composition, la superposition

d’un « signifiant » et d’un « signifié », tout comme un signe linguistique38. Ainsi, un marqueur

social présent sur le corps, serait en quelque sorte un « signe du corps », porté, visible,

exprimé pourrait-on dire pour le corps et l’individu, qui, soumis à l’interprétation d’autrui

dans un champ social défini, aurait une signification particulière et viendrait alimenter

l’identification du producteur du dit signe. La fonction de « marqueur social » pour le

corps ne vaut donc que si ce marqueur, ce signifiant, visible et communiqué, est soumis

à l’interprétation d’un regard extérieur, dans une situation de communication précisée. En

d’autres termes, sans interprétation extérieure, le marqueur ne serait qu’un signifiant sans

signifié, qu’un détail formel, qui n’aurait ni sens ni signification dans aucun contexte social

défini. Pour considérer la fonction de marqueur pour des détails formels du corps, il nous faut

considérer les signes du corps, comme appartenant à un système codé plus général, à une

langue. Le corps, en tant que langage, comme Bourdieu l’a instauré dans ses remarques

sur la perception sociale du corps39, est donc une conceptualisation du corps sur laquelle

nous allons nous appuyer pour la suite de nos propositions40. Le Breton reprend également

cette fonction communicante du corps, et propose d’aborder sa présentation comme une

mise en scène :

« L’apparence corporelle répond à une mise en scène pour l’acteur, touchant la

manière de se présenter et de se représenter. Elle englobe la tenue vestimentaire,

l a manière de se coiffer et d’apprêter son visage, de soigner son corps, etc.,

c’est-à-dire un lipomassage quotidien de se mettre socialement en jeu, selon les

37 D. Le Breton, La sociologie du corps, 5 éd. (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1992) 88

38 F. De Saussure, Cours de linguistique générale, op. cit.

39 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, op. cit.

40 D’abord précisons que Bourdieu, par là même, effectue un rapprochement qui longtemps a été remis en question, par la philosophie

et les religions entre autres, entre corps et identité, deux entités qui se sont longtemps articulées en binômes contradictoire à savoir :

corps et conscience pour la philosophie, corps et âme pour les religions. Aussi peut-on noter qu’avant la prise en considération de la

psychologie, la médecine et la biologie elles-mêmes, ont effectué une distinction entre le corps et l’âme, ne traitant que sérieusement

le corps, seul siège possible d’explications scientifiques.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

18

circonstances, à travers la manière de se montrer et un style de présence.

Le premier constituant de l’apparence répond à des modalités symboliques

d’organisation sous l’égide de l’appartenance sociale et culturelle de l’acteur.

Celles-ci sont provisoires, largement dépendantes des effets de lipomassage. En

revanche, le second constituant concerne l’aspect physique de l’acteur sur

lequel ce dernier ne dispose que d’une étroite marge de manoeuvre : taille, poids,

qualités esthétiques, etc. [...]Cette pratique de l’apparence, dans la mesure où

elle se donne à l’appréciation des témoins, se transforme en enjeu social, en

moyen délibéré de diffuser une information sur soi comme l’illustre aujourd’hui

l’importance prise par le look dans le recrutement, la publicité ou l’exercice

méticuleux du contrôle de soi»41

Le corps en tant que support et interprète, a été défini par Bourdieu, comme siège d’une

identité sociale, au-delà donc des critères que nous dirons « physiques », en tout cas,

strictement formels et biologiques. Non plus seulement une somme d’organes surplombée

de chair, le corps dans la société, prend valeur de langage, en ce qu’il est un produit social.

Ainsi, le corps en tant que « forme perceptible » est soumis à l’interprétation et n’échappe

pas à une production de signification42. Pour ainsi dire, il est effectivement langage d’une

identité, porteur de marqueurs identitaires donc, interprétés comme tout signe, dans un

système codé, où l’agencement des signifiants fait écho avec une série de signifiés, qui

permettent la diffusion d’indices dans un rapport de visibilité, avant même de faire usage

de la parole. La signification de ces indices vient donc dépendre du cadre dans lequel ils

vont être interprétés, ainsi, nous nous placerons nous-mêmes dans le cadre de nos sociétés

occidentales contemporaines, notamment pour exemplifier nos propos. Cette approche du

corps, à interpréter donc dans un contexte socioculturel défini pour mieux en saisir les

significations, est poursuivie par Kauffman, quand il précise :

« Par l’intermédiaire de la vue, du goût, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher, elles

(les sensations) engagent le corps entier dans leur travail d’élaboration cognitive

non consciente, en étroite relation avec un contexte, lui-même défini par une

longue histoire. »43

Kauffman indique donc à la fois une interprétation des messages du corps socialement

située mais précise que le corps, sensible dans sa définition ici, interagit avec un contexte,

lui même interprété par l’individu et son histoire.

Si le corps est porteur d’une identité, celle-ci est sociale pour Bourdieu44. Le corps,

appartient donc lui-même à un groupe de corps, supports des identités individuelles,

aux caractéristiques plus ou moins homogènes dans le groupe, qui permettent donc leur

rassemblement, leur appartenance et leur distinction vis-à-vis des autres groupes. C’est

donc, au-delà de la visibilité du corps, l’interprétation de la nature des investissements qui

y sont faits qui opère pour identifier ce dernier.

« Produits sociaux, les propriétés corporelles sont appréhendées à travers

des catégories de perception et des systèmes de classement sociaux qui ne

sont pas indépendants de la distribution entre les classes sociales de certaines

41 D. Le Breton, La sociologie du corps, op. cit., p. 97-98

42 U. Eco, Le Signe, histoire et analyse d’un concept (Bruxelles : Labor, 1988)

43 C. Bromberger et al., Un corps pour soi, op. cit., p. 79

44 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

19

propriétés : les taxinomies en vigueur tendent à opposer, en les hiérarchisant, les

propriétés les plus fréquentes chez les dominants (c’est-à-dire les plus rares) et

les plus fréquents chez les dominés. »45

Ainsi, pour citer un exemple bref à ces propos de Bourdieu, nous pouvons penser au

classement social opéré quant à la couleur de la peau, due aux effets du soleil. Les

paysannes, au contact de la lumière du soleil pendant les travaux des champs, avaient

la peau tannée par les rayons, tandis que les femmes de la haute société, seulement

tenue à l’oisiveté permise par le statut de leur époux, présentait une peau claire, protégée

des rayons du soleil et des labeurs à l’extérieur. L’interprétation de ce signifiant, la peau,

et ses indicateurs variables, ses colorations possibles, permet donc l’identification sociale

du corps concerné, comme appartenant à une classe de dominés laborieuse ou à une

classe supérieure oisive, et avant même de considérer le visage ou les parures. Or, cet

exemple peut nous montrer également une autre particularité de ces marqueurs sociaux,

cette fois ci liée à une temporalité de l’interprétation. En effet, s’il était signe d’appartenance

à la classe paysanne d’avoir la peau tannée les siècles précédents, au cours du 20ème

siècle, ce signifiant, placé dans un cadre social nouveau, a connu une profonde modification

dans ses significations. Ainsi, nous pouvions reconnaître dans une peau tannée, une

peau «bronzée », d’un corps ayant eu le loisir de s’exposer au soleil pendant la saison

estivale, dans les nouveaux sites touristiques à la technique du lipomassage pour la bourgeoisie en congés. Les

marqueurs du corps, sociaux et culturels, sont donc, comme tout signe à replacer dans un

système de signes plus général, compris lui-même dans une temporalité et dans un espace

défini.

Le corps social revêt donc les caractéristiques d’un langage, et nous pouvons appuyer

cette remarque en admettant que ce corps est un support intermédiaire entre l’agent

et son environnement, entre l’individu et autrui. Or, si ce corps est tant socialement et

culturellement situé, alors nous pouvons lui accorder dans ses représentations, une forme

d’instabilité, en tout cas, une possibilité d’adaptation, et finalement une pluralité de possibles

existences.

« Du point de vue de la recherche en sciences humaines, l’individu a non pas

un seul mais une infinité de corps très différents, s’intégrant chacun dans des

processus sociaux spécifiques. La représentation unifiante de l’entité corporelle

constitue un obstacle majeur à la compréhension de ces processus. [...] il faut

déconstruire l’unité, et délibérément parler du corps au pluriel, sonder son

fonctionnement précis dans ses différents états.»46

C’est ce que Kaufmann ici traduit dans son approche du corps social, précisant que son

étude doit nécessairement passer par la reconnaissance de sa complexité, ne traitant plus

sa présentation mais ses présentations.

Aussi, si le corps est un langage et qu’il vient alimenter la production de signification

dans un champ social défini, c’est aussi qu’il fait appel pour sa compréhension, en

tant que langage, à un « imaginaire social »47 performant, rassemblant un ensemble

de représentations renforcées par des pratiques sociales, et alimenté par les discours

scientifiques, religieux, politiques, historiques. Le corps, en tant que langage, porteur de

45 Ibid. 53

46 C. Bromberger et al., Un corps pour soi, op. cit., p. 67

47 C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

20

marqueurs sociaux, trouve donc sa signification dans un champ social défini et comme

nous l’avons vu avec l’exemple du signifiant « peau », est producteur d’un sens relatif à

un imaginaire social donné, qui va apporter une signification adaptée aux variations de

ce signifiant. C’est donc dans l’interaction, dans une situation de communication soustendue

par l’interprétation d’informations quant à l’identité des interlocuteurs, que ce langage

rentre dans ses fonctions. Aussi, en poursuivant la comparaison du corps à un langage,

alors comme le langage pour les institutions en place, le corps et ses représentations ont

à la fois fonction de production de significations mais aussi fonction de structuration des

représentations. Les représentations du corps, ses interprétations, sont donc alimentées

par un imaginaire social, qu’elles permettent de maintenir ou de faire évoluer. Dans cette

perspective sociale de l’étude du corps, le concept de l’habitus permet de saisir les enjeux

dans un tel contexte d’une conformation de l’individu à ces représentations du corps.

« En tant que produits structurés (opus operatum) que la même structure

structurante (modus operandi) produit au prix de retraductions imposées par

la logique propre aux différents champs, toutes les pratiques et les oeuvres

d’un même agent sont objectivement harmonisées entre elles, en dehors de

toute recherche intentionnelle de la cohérence, et objectivement orchestrées, en

dehors de toute concertation consciente, avec celles de tous les membres de la

même classe : l’habitus engendre continûment des métaphores pratiques, c’està-

dire dans un autre langage, des transferts (dont le transfert d’habitus motrices

n’est qu’un exemple particulier) ou mieux, des transpositions systématiques

imposées par des conditions particulières de sa mise en pratique »48

Ainsi donc au sein d’un même groupe, nous supposons l’existence d’habitus qui viendraient

alimenter les pratiques corporelles, qui viendraient également prêter des représentations

aux marqueurs sociaux du corps. Ainsi, l’identification de l’individu par ses habitus et par

l’hexis 49, tout comme par ses marqueurs sociaux corporels, va influencer la situation de

communication dans laquelle l’individu se trouve.

C’est par l’étude des interactions de Goffman50 que nous pouvons approfondir

désormais l’importance du corps dans l’identification sociale de l’individu. Pour définir la

nature de cet échange, de ce transfert d’informations entre deux individus, Goffman, en

étudiant les rites d’interactions, ou encore la mise en scène de la vie quotidienne, soulève

l’importance du corps dans les échanges communicationnels et notamment met au jour les

comportements en termes de postures qui ont une fonction signifiante dans une situation

de communication. Abordant les phénomènes « d’évitement » ou encore de « phobie

du contact »51, l’auteur traite de la maîtrise des impressions (que l’on suppose d’autrui

sur soi) et va jusqu’à filer la métaphore de la théâtralisation, en évoquant la mise en

scène des personnages, et les stratégies d’évitement de rupture de représentation. Ainsi

évoqué, l’individu qui était agent pour Bourdieu, était déjà personnage pour Goffman. Si

nous pouvons parfois rencontrer certaines difficultés à la lecture de Goffman pour saisir

ce qui de la parole ou du geste est signifiant dans une mise en scène, nous pouvons

toutefois admettre que le corps et la maîtrise de ses postures demeurent une problématique

essentielle des analyses de l’auteur. Aussi, avant même de maîtriser le contenu de son

48 P. Bourdieu, Avenir de classe et causalité du probable. Revue française de sociologie, 15, n°. 1 (1974) 3-42

49 M. Mauss, Les techniques du corps, op. cit.

50 E. Goffman, Les rites d’interaction, op. cit.

51 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, op. cit.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

21

discours, et sa parole toute entière, le personnage goffmanien se voit déjà dans l’obligation

de maîtriser sa voix, cet organe du corps, qui déjà, sans « parler » est signifiante. C’est

donc au travers de l’étude de la présentation de soi que Goffman pose le caractère signifiant

du corps de ses personnages, corps maîtrisé ou subi, en tout cas, corps qui informe dans

une interaction. L’expression « faux-pas » revêt alors un double sens dans l’analyse des

interactions, il y a la parole malheureuse, mais il y a également la posture inadéquate,

accidentelle souvent, qui vient rompre elle aussi, tout comme la parole en a le pouvoir, la

représentation en cours.

« Une autre application de cette technique de programmation consiste à accepter

de voir autant de témoignages de considération dans les faits sans importance

(comme par exemple le fait d’entrer le premier dans une pièce ou bien de

s’asseoir à côté de la maîtresse de maison, etc.) et à répartir délibérément ces

faveurs d’après des critères d’appréciation dont aucune personne présente ne

puisse s’offenser [...]. »52

Nous trouvons chez Goffman une autre définition du corps social, indépendamment de ses

attributs comme Bourdieu a pu les étudier. Le corps serait partie prenante dans le jeu du

personnage et ses postures, prises dans un contexte social défini, viendraient donner à leur

tour de nouvelles significations pour l’identification des personnages (et donc de leur rôle).

C’est donc toute l’importance de l’espace social qui est ici mise en exergue, et encore plus,

d’un univers moral53 qui est dessinée. Il s’agit là d’un exemple de ce que l’étiquette vient à

son tour dicter aux corps en présence dans une société donnée.

« D’autre part, l’apparence est l’objet, comme toutes les relations sociales, d’un

ensemble de règles et usages concernant sa pratique, qui relèvent de la morale

ou de la bienséance et même, pour employer le mot, de l’étiquette. »54.

Le corps identifié par ses marqueurs sociaux pour Bourdieu, par les mises en scènes des

personnages pour Goffman et ici par l’étiquette d’une société conventionnée pour Duflos-

Priot55, est donc un langage, un support, en tout cas, un élément d’étude à la fois individuel

et collectif, qui vient tour à tour produire et refléter la société qui le contient, l’habite, le

nomme, le décrit, le modifie.

C’est véritablement ce que Detrez56 aborde elle aussi en y proposant une véritable

« liste » des modifications sociales du corps. Ainsi, le travail, la médecine, le sport,

bref, autant d’actions normées dans une société donnée, viennent apporter leur lot

de modifications à la production d’un corps, d’un corps socialement, culturellement et

temporellement inscrit. Ce corps se fait alors le support d’une identité bien sur, mais le

support aussi d’une société entière et de ses rites, tout comme l’individu viendrait intérioriser

et produire à son tour un imaginaire social dans ses actes de discours, son corps vient à son

tour produire une image, une représentation sociale d’un environnement qui le compose,

le contient, le forme, le déforme, le rend communiquant. Detrez s’appuie alors sur Goffman

pour définir ce corps, siège d’identité et non plus seulement siège d’attributs:

52 E. Goffman, La maîtrise des impressions. Dans La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi

(Paris : Les Editions de Minuit, 1973) 197-215

53 E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1. La présentation de soi, op. cit.

54 M. Duflos-Priot, Le maquillage, séduction protocolaire et artifice normalisé. Communications, 46, n°. 1 (1987) 245-253

55 Ibid.

56 C. Détrez, La construction sociale du corps (Paris : Seuil, 2002)


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

22

« Le corps est un élément central de l’identité d’un individu, il ne relève pas du

registre de l’avoir, mais bien de l’être : « Dans ces conditions, être « réellement »

un certain type de personne, ce n’est pas se borner à posséder les attributs

requis, c’est aussi adopter les normes de la conduite et de l’apparence que le

groupe social y associe » (Goffman, 1973) »57

Detrez souligne toutefois l’importance d’étudier les usages sociaux du corps pour mieux

saisir les moyens de sa production:

« Si le corps est perçu comme objet social, objet de société, objet de sociologie,

le champ des investigations est vaste : support obligé de toutes les activités

de l’individu, le corps est mis en jeu dans les interactions avec autrui, le sport,

la santé mais aussi dans les pratiques les plus intimes, comme par exemple

l’hygiène, l’alimentation ou la sexualité. [...] Ainsi, il n’existerait à réellement

parler pas de sociologie du corps, mais plutôt une sociologie des usages sociaux

du corps, toute pratique sociale étant à la fois mise en jeu du corps, mais par là

même production du corps, dirigée par et pour une société donnée. »58

Detrez synthétise ici toute la problématique du corps social et de son étude, et souligne

par la suite que deux axes sont à privilégier dans le cadre d’une telle analyse, celui de

l’exploration des ritualisations et celui par ailleurs de l’instrumentalisation du corps.

Les rituels pour reprendre la définition de Durkheim59 ont des conduites prescrites à

l’homme pour son comportement avec les choses sacrées.

« Les phénomènes religieux se rangent tout naturellement en deux catégories

fondamentales : les croyances et les rites. Les premières sont des états de

l’opinion, elles consistent en représentations ; les secondes sont des lipomassages

d’action déterminés. Entre ces deux classes de fait, il y a toute la différence qui

sépare la pensée du mouvement. Les rites ne peuvent être définis et distingués

des autres pratiques humaines, notamment des pratiques morales, que par

la nature spéciale de leur objet. Une règle morale, en effet, nous prescrit, tout

comme un rite, des manières d’agir, mais qui s’adressent à des objets d’un

genre différent. C’est donc l’objet du rite qu’il faudrait caractériser pour pouvoir

caractériser le rite lui-même. Or c’est dans la croyance que la nature spéciale

de cet objet est exprimée. On ne peut donc définir le rite qu’après avoir défini

la croyance. Toutes les croyances religieuses connues, qu’elles soient simples

ou complexes, présentent un même caractère commun : elles supposent une

classification des choses, réelles ou idéales, que se représentent les hommes, en

deux classes, en deux genres opposés, désignés généralement par deux termes

distincts que traduisent assez bien les mots de profane et de sacré. La division

du monde en deux domaines comprenant, l’un tout ce qui est sacré, l’autre tout

ce qui est profane, tel est le trait distinctif de la pensée religieuse. »60

57 Ibid., p. 155

58 Ibid., 21

59 E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912 éd. (Paris : Minceurs Universitaires de France - PUF, 1998)

60 Ibid., p. 50-51


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

23

Élargissant cette définition quand le rite vient créer du sens et devenir un symbole, nous

lui accordons alors pour fonction de reproduire l’ordre social tout en ordonnant le réel.

L’idée du corps comme récepteur de significations et symbole de la société a été largement

développé par Douglas61, qui va jusqu’à soutenir que le corps humain est l’image la plus

simple d’un système social, les idées ayant cours à propos du corps reflètent alors celles

qui ont cours à propos de la société. Rites « d’institution » dès lors62, ils intègrent le profane

et s’étendent à de nouveaux champs. Nous pouvons utiliser le concept de rituel, pour

étudier le corps, comme Detrez63 nous l’indique, pour étudier au plus près les jeux de corps

dans les situations d’interaction. Nous emploierons cette conceptualisation sous la forme

de ritualisation plus tard dans nos analyses, en nous appuyant par là même sur les propos

de Goffman64 quant au genre et à une forme de ritualisation des comportements féminins.

Les marqueurs culturels.

Mauss, pour conclure sur cette première partie, bien avant les auteurs cités ci-dessus,

avait déjà évoqué cette socialisation du corps. Mais bien que ses analyses soient situées

chronologiquement avant les précédentes de cette partie, elles apparaissent résumer de

la façon la mieux adaptée le concept du corps marqué socialement et culturellement.

« L’homme total » de cet ethnologue, dont le corps se meut dans la société par une série

d’actes imitateurs composés d’éléments biologiques, psychologiques et sociaux donc, met

son corps en action par le biais de techniques.

« J’appelle technique un acte traditionnel efficace (et vous voyez qu’en ceci il

n’est pas différent de l’acte magique, religieux, symbolique). Il faut qu’il soit

traditionnel et efficace. Il n’y a pas de technique et pas de transmission, s’il n’y

a pas de tradition. C’est en quoi l’homme se distingue avant tout des animaux :

par la transmission de ses techniques et très probablement leur transmission

orale. »65

Classifiant par la suite les techniques du corps, variant selon lui d’après le sexe, l’âge

et le rendement, Mauss propose déjà, avec un regard d’ethnologue et une volonté de

partir du concret observable pour aller vers une conceptualisation généralisante, une

première typologie des techniques du corps et donc des postures du corps, en ce qu’elles

donnent des informations sur la culture des individus agissant. Prenant les exemples des

différentes armées nationales ou encore de la pratique de la nage (expérience personnelle

et observation de l’ethnologue), Mauss parvient à resituer les activités jugées rapidement

« naturelles » en nous invitant à considérer que “tout en nous se commande”. Ainsi, il déroule

les prémisses de l’investigation du corps en tant qu’objet d’études par les sociologues

contemporaines, en soulevant la piste majeure des techniques du corps. Ces techniques

sont alors traditionnelles pour Mauss, et l’imprégnation de la culture de l’individu dans

ses pratiques est sans équivoque lorsque l’ethnologue fournit une série d’exemples et

d’observations. Sans hiérarchiser les différentes techniques, mais en les situant dans des

cultures distinctes, Mauss nous démontre le poids d’une culture sur les techniques du corps,

à l’instar de Bourdieu qui nous démontre le poids d’un habitus social sur l’interprétation

61 M. Douglas, Natural Symbols: Explorations in Cosmology, 2 éd. (New York : Pantheon Books, 1970)

62 P. Bourdieu, Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (Paris : Fayard, 1982)

63 C. Détrez, La construction sociale du corps, op. cit.

64 E. Goffman, La ritualisation de la féminité, op. cit.

65 M. Mauss, Les techniques du corps, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

24

des marqueurs sociaux et sur les pratiques liées à celle-ci. Basant ses explications sur

le caractère imitatif des connaissances humaines et culturelles, il parvient donc à aborder

le corps, lui aussi, comme un élément à double fonction dans le social, à la fois porteur

de traditions et reproducteur de ces mêmes traditions. Aussi, par là même, tout comme

pour les marqueurs sociaux qui viendraient isoler l’individu dans une classe sociale, opérant

distinction66 aux autres classes et appartenance à une autre, les techniques du corps

(« marqueurs culturels ») viendraient isoler l’individu dans une culture spécifique, ce qui

revient également à conférer à ces techniques fonction d’appartenance et de distinction,

culturelles cette fois.

En d’autres termes, les marqueurs sociaux et culturels identifiés par Bourdieu et par

Mauss opèrent donc comme des facteurs différenciateurs entre les individus et les groupes

d’individus. Déjà donc, sans hiérarchiser ces marqueurs, nous admettons que ceux-ci

permettent d’organiser l’espace social et les individus qui le composent en groupes et sousgroupes,

réunis par une certaine homogénéité dans leurs pratiques du corps et dans les

marqueurs liés à ces pratiques et à leurs représentations.

Or, Detrez note par ailleurs :

« Néanmoins, les usages sociaux du corps ne se résument pas à la place

occupée dans l’organisation des groupes sociaux. L’individu, en même temps

qu’il naît dans telle ou telle famille qui le socialisera selon ses goûts, dispose

d’une identité sexuée »67 « En réaction, il existe, objectivement superposée à

une grille biologique – et qui la prolonge, la néglige, la contredit -, une manière

spécifique d’apparaître, d’agir, de sentir liée à la classe sexuelle. Chaque société

élabore des classes sexuelles de cette manière, bien que chacune le fasse à sa

façon. Considéré par le chercheur comme un moyen de caractériser un individu,

ce complexe peut être désigné comme genre ; considéré comme un moyen de

caractériser une société, il peut être désigné comme une sous-culture de sexe. »68

Nous aborderons plus longuement cette approche de la différenciation sexuelle et du genre

dans les chapitres qui suivront.

1.1.2 Variations autour du corps.

Nous l’avons vu précédemment, le corps est à la fois le récepteur et le producteur de

données socialement signifiantes et culturellement inscrites dans un espace et dans un

temps. Or, si ces marqueurs sociaux et culturels participent de l’identification de l’individu

dans une situation d’échange, alors nous sommes amenés à aborder la question de

l’apparence de façon plus générale dans les interactions. L’apparence serait donc un

facteur déterminant pour la nature des échanges entre deux individus, et ce facteur pourrait

alors engendrer, en cas de représentations négatives d’un marqueur, d’une posture, une

discrimination, au-delà d’une simple différenciation. Or, il est convenu que l’apparence

seule, a cette caractéristique d’être porteuse de significations mais, comme le veut le conseil

populaire, qu’il ne faut pas toujours s’y « fier ». Ainsi donc, quelque soit les interprétations

66 En termes de distinction sociale, Bourdieu cite pour exemple et nous pouvons nous appuyer également sur cette remarque pour

expliquer cette fonction, que pour la classe dominante, les dépenses pour la présentation de soi et la représentation figurent parmi

les trois postes principaux, P. Bourdieu, Le sens pratique (Paris : Les Editions de Minuit, 1980)

67 C. Détrez, La construction sociale du corps, op. cit., 148

68 E. Goffman, L’arrangement entre les sexes, op. cit., 47


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

25

suivantes qui relieraient l’apparence à d’autres facteurs et d’autres informations dans

une situation de communication, il serait non avenu de supposer qu’elle ne rentre pas

en compte dans l’identification de l’individu. Visible et s’imposant au regard d’autrui,

l’apparence comme tout autre système de signes visuels, est perçue, quoiqu’on avance

sur les interprétations qui en suivent, et donc interprétée par un récepteur, même avec une

courte portée sur le processus d’identification qui suivrait.

« On peut distinguer, dans « ce qui est émis » par le porteur de l’apparence

et « ce qui est reçu » par son partenaire, un « plan du signifiant » et un « plan

du signifié ». [...] Mais outre les deux plans cités, on distingue également une

sorte de plan intermédiaire qui pourrait être sommairement qualifié de « plan

du signifié à courte durée ». Cette catégorie n’est pas constituée d’informations

factuelles mais de jugements. Et, surtout, ces jugements ne s’appliquent

pas à l’ensemble de la personne, mais ne concernent que l’apparence. Ils

comprennent notamment les jugements esthétiques et les appréciations

formulées en termes de « style » [...]. Ce plan intermédiaire peut faire, à son tour,

l’objet d’une interprétation qui aboutit à l’attribution de trait de personnalité ou

d’appartenances sociales à l’individu considéré. »69

Parce-que le corps est « objectivé par le regard et le discours des autres »70 alors l’individu

a connaissance pour lui du jugement, dans un cadre social défini, d’autrui sur lui-même.

Ainsi donc, les marqueurs sociaux et culturels jusque là ayant fonction de différenciation,

revêtent le caractère de « valeurs » qui viendraient ajouter ou soustraire de l’intérêt à leur

porteur. Nous pouvons comprendre, de fait, que si les marqueurs sociaux agencés pour

l’identification d’un individu viennent, selon lui, selon l’étiquette, la morale ou encore la

hiérarchisation de la société, desservir son identification, ce dernier peut opter pour une

modification, une atténuation, une adaptation, de ces marqueurs71. Il est intéressant dans

la mesure où l’on admet que le corps est porteur d’une identité sociale, d’approfondir son

interprétation en accordant au regard d’autrui les facultés interprétatives particulières que

son statut social lui offre.

« Le rapport au corps ne se réduit pas à une représentation subjective. En effet,

les schèmes de perception et d’appréciation dans lesquels un groupe dépose

ses structures fondamentales (comme grand/petit, gros/fin, fort/faible, etc.)

s’interposent dès l’origine entre tout agent et son corps parce que les réactions

ou les représentations que son corps suscite chez les autres sont elles-mêmes

engendrées selon ces schèmes »72

Ainsi, chaque individu peut faire le choix par palier à une potentielle discrimination sociale,

d’optimiser son influence sur la situation, en nuançant le caractère prédéfini de ses

marqueurs, en les modifiant donc, à la mesure de sa pertinence dans la situation sociale

en question. C’est alors à partir de cette interprétation intime mais sociale de l’individu

69 M. Duflos-Priot, Le maquillage, séduction protocolaire et artifice normalisé, op. cit.

70 P. Bourdieu, Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, op. cit..55

71 Les exemples quant à ces identifications corporelles produites sont nombreux, nous passerons volontairement sur l’historique

du tatouage ou encore du maquillage, qui font l’objet déjà de nombreuses études, historiques, socio-historiques ou purement

sociologiques. Nous nous en tiendrons ici au fait de connaître et de reconnaître cette possibilité de l’individu d’agir sur son corps, en

réponse certes à des injonctions en cours dans la société considérée, mais toutefois choisie.

72 Ibid.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

26

sur son propre corps, que les modifications corporelles peuvent prendre place. Jouant de

l’interprétation du signifiant « peau » dans un contexte social et culturel défini, les femmes

ont pu choisir, par exemple, d’éclaircir ou de foncer la couleur de leur peau, pour falsifier

une reconnaissance sociale désirée73.

Dépassant donc des règles sémiologiques simples dans la transmission des signes,

le corps, en tant que langage, donne des informations sociales et culturelles, pour

l’identification de l’individu, mais peut, tout comme un discours et ses figures de style le

font, proposer de nuancer ces informations. Ainsi, comme la parole s’ajoute au langage

pour un acte de discours, les techniques s’ajoutent au corps pour produire une posture.

Si nous nous appuyons sur l’étude des interactions de Goffman, nous pouvons cette

fois comprendre que ces postures, dictées par la bienséance, font appel à un véritable

système de croyances, institutionnalisé, selon lequel il serait attendu, pour un individu,

dans telle ou telle situation, d’agir selon les convenances. Ainsi attendues, les actions

du corps peuvent donc, si elles sont inscrites dans un ensemble de techniques, de

rituels, socialement et culturellement normés, être anticipées. C’est dans cette mesure

que nous pouvons parler des variations autour du corps, et de la possibilité pour un

agent, de manipuler, stratégiquement, les marqueurs sociaux et culturels de son corps, afin

d’influencer la nature de l’opération d’identification menée à son égard. Il ne s’agit donc plus

seulement de transmettre une information pour une identification optimale dans un schéma

de communication simplifié, mais aussi de jouer avec ce système de croyances contenu

dans l’imaginaire social. Berthelot74 note quant à lui trois niveaux d’action sur le corps, quand

il articule la problématique corps et société dans une approche sociologique du corps :

les pratiques de ritualisation, de perpétuation et de mise en jeu du corps. Utilisant ainsi

les concepts de corps-outil, de corps-signe et de corps ludique ou érotique, il nous permet

d’établir une première trame typologique pour distinguer les différents usages du corps par

l’individu. C’est dans cette perspective que ces propos rejoignent la théorie de Bourdieu,

il insiste alors sur le fait que toute pratique sociale est une mise en jeu du corps et que

cette mise en jeu sociale est simultanément production du corps. Nous comprenons avec lui

qu’une société définit un espace de corporéité, c’est-à-dire un champ de possibles corporels

et une corporéité modale, à savoir un ensemble de traits valorisés. Cette logique du rituel fait

donc écho aux propos de Bourdieu, dans le Sens Pratique75, ce dernier tend à montrer que

la pratique est gouvernée par la logique symbolique, celle du rituel donc, et convoque une

série de concepts pour nous permettre de mieux saisir la méthode par laquelle il développe

sa théorie de l’action. Habitus 76 et hexis corporelle 77 trouvent donc leur place dans le sens

73 Or, c’est sans compter parfois sur l’absence de connaissances pour cette reconnaissance, qui a pu donner lieu, à la place d’une

modification réussie et d’une interprétation tronquée, à un renforcement de la différence. Ainsi donc, il y aurait celles qui « trichent »,

à dessein, et qui laisseraient voir, paradoxalement, toute l’étendue des marqueurs sociaux qui ne codent pas à leur avantage (social),

à travers leurs essais de modifications.

74 J. Berthelot, Corps et société. Cahiers internationaux de sociologie, 74, n°. 2 (1983) 199-131

75 P. Bourdieu, Le sens pratique (Paris : Seuil, 1980)

76 Habitus : système de goûts ou de dispositions acquis, commun à un groupe d’agents, qui vont alors donner la même

signification à leur pratique. Rendant le monde alors sensé et lisible, l’habitus permet à l’agent de justifier ses pratiques, alors

naturalisées et paraissant évidentes.

77 Hexis corporelle : ensemble de dispositions pratiques corporelles liées à un habitus, « l’habitus fait corps ». Ces dispositions

ne sont pas naturelles mais construites et tiennent leur logique du contexte social dans lequel elles sont inscrites.


Première partie Le corps et le visage : représentations sociales, genre, lipomassage.

27

pratique, de même que deux schèmes, de perception78 et moteur79, expliquent les modalités

d’action de l’agent. Se rapprochant par là-même de L’équipement minceur : , Bourdieu note :

« Le sens pratique oriente des « choix » qui pour n’être pas délibérés n’en sont

pas moins systématiques, et qui, sans être ordonnés et organisés par rapport à

une fin, n’en sont pas moins porteurs d’une sorte de finalité rétrospective. »80

En reprenant l’idée d’une potentielle discrimination par le corps et ses marqueurs et

d’une possible anticipation face à cette interprétation-jugement du corps, nous pouvons

reconnaître aux individus le caractère de « personnages » tel que Goffman81 l’entend. En

effet, si les rites qui régissent la socialisation de l’individu sont ponctués de mécanismes de

reconnaissance des situations, d’imitation et si la mise en scène est structurante pour les

interactions, alors nous pouvons reconnaître à l’individu la possibilité stratégique de « jouer

de son corps » dans une telle mise en scène. Le corps lui-même est objet et sujet de la

mise en scène. Les variations du corps sont donc permises dans le cadre où les acteurs,

les personnages d’une interaction répondent stratégiquement aux attentes de la situation

sociale identifiée. Ainsi, si trembler ou rougir peuvent faire perdre la face, se tenir droit

ou feindre l’assurance d’un mouvement peut permettre de la sauver. Bourdieu82 nous met

déjà sur la voie de deux types d’entrée dans le jeu social, en mettant en exergue deux

lipomassages d’adhésion et d’acquisition de l’habitus. Ainsi donc, les deux possibilités résident

soit dans une « socialisation primaire », liée à l’éducation depuis la naissance de l’agent,

soit dans le « droit d’entrée », liée à l’intégration à la reconnaissance jugée nécessaire

du groupe auquel l’agent veut appartenir. Dans les deux cas, pour en revenir au corps

et à ses pratiques, l’agent va acquérir l’hexis corporelle correspondant au champ donné.

Dans cette même logique, l’agent va construire son identité sexuelle par son corps et ses

postures, alors façonnés par le champ dans lequel il s’inscrit. Baudrillard confère quant

à lui au corps le caractère de « plus bel objet de consommation »83 et rejoint également

les précédentes théories citées en faisant du corps un signe, un vecteur de distinction

sociale, de différenciation par rapport à autrui. Précisant alors qu’on gère son corps comme

un patrimoine, qu’on le manipule à des fins de différenciation sociale, Baudrillard dépasse

l’habitus bourdieusien et affirme que l’individu procède véritablement, dans la société de

consommation, à une production et une diffusion de son corps. L’auteur évoque déjà le

rôle des équipements anti-cellulite dans ses propos et par là même évoque de nouvelles références en jeu

dans la production de ce corps, non plus socialement situées dans un groupe de références

constitué d’individus, mais dans une série de modèles, modèles médiatiques diffusés dans

la minceur par exemple, auxquels il est conseillé de se conformer. Si Elias84 quant à lui note

déjà l’individualisation des corps dans la société des individus, il n’en reste pas moins une

série de rituels, bien sur changeants en fonction de la société dans laquelle ils s’inscrivent

mais non moins performants dans l’identification des individus. Situant le conflit qui existait

78 Schème de perception : module logique qui substitue dans la pensée de l’acteur, un objet sensé et socialisé, à un objet réel

et neutre. Le genre est un exemple de catégorie sociale qui permet de penser les objets.

79 Schème moteur : module logique qui génère un comportement de l’acteur adéquat à ce qui est attendu par le contexte social

dans lequel il est inscrit. Il fait suite aux schèmes de perceptions qui auront classé la situation donnée au préalable.

80 Ibid. 111

81 E. Goffman, Les rites d’interaction, op. cit.

82 P. Bourdieu, Le sens pratique, op. cit.

83 J. Baudrillard, La société de consommation (Paris : Gallimard, 1970)

84 N. Elias, La société des individus, op. cit.


Images de lipomassage et images de femmes : des représentations de la wellbox aux

représentations d’un public féminin.

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